Interpréter la philosophie de Bayle

Gianluca Mori © 1996

Pre-print: Published in the proceedings of Le Carla-Bayle's congress, 1999.

 

Interpréter la philosophie de Bayle signifie d'abord s'interroger sur le sens que ces deux mots -- interpréter, philosophie -- peuvent acquérir lorsqu'il est question d'un personnage comme l'auteur du Dictionnaire historique et critique. L'histoire des lectures multiples et diverses qui ont été données de l'oeuvre baylienne excéderait cependant les limites de cette communication[1]. En général, l'opposition courante entre l'interprétation «protestante» issue de la grande oeuvre exégétique d'Elisabeth Labrousse et ce qu'on appelle l'«école italienne» des études bayliennes, ne contribue pas en elle-même à favoriser le dialogue, car à l'intérieur de chaque champ il y a un éventail de positions différentes et parfois fort éloignées les unes des autres. Pour ce qui concerne les études italiennes, loin de pouvoir être rapportées à une souche commune, elles révèlent des points de vue autonomes, se rapprochant surtout par leur orientation philosophique, plutôt que littéraire ou religieuse. En tous cas -- bien que cet aspect demeure souvent inaperçu ou implicite -- les divisions à l'intérieur de la critique contemporaine dépendent en premier lieu des critères d'interprétation adoptés par les uns et par les autres. C'est sur ceux-ci qu'il faudra sans doute déplacer le débat, car notre compréhension du texte baylien dépend en large partie de leur fiabilité.

 

1. L'écriture de Bayle est une écriture codée. Ce constat, pourtant, ne renvoie pas à la fameuse question de la sincérité du fidéisme baylien, sur laquelle on ne saurait ne pas partager en tout l'opinion d'Elisabeth Labrousse: «c'est une question irritante, insoluble et sans issue. Nous nous garderons donc de la poser, et d'ailleurs le simplisme fâcheux de la psychologie religieuse qu'elle implique devrait suffire à en détourner»[2]. C'est qu'il faut bien distinguer la question psychologique de la sincérité de Bayle en matière de religion de celle, purement rhétorique, de l'existence chez Bayle d'un code d'écriture susceptible d'interprétation. Or, de première vue, l'attribution à Bayle d'une écriture codée ne devrait pas poser problème, car nous avons affaire à un homme qui se range lui-même parmi les «auteurs qui se cachent»[3], qui utilise souvent des pseudonymes, qui adopte un vaste arsenal de déguisements littéraires. Comme l'a avoué Ruth Whelan, tout le monde doit admettre l'existence d'un sens caché dans les ouvrages de Bayle, que ce soit tout simplement une attaque contre la superstition et les cultes catoliques, ou bien contre la religion chrétienne dans son ensemble[4]. Il est plus difficile de comprendre, en revanche, les raisons d'un critique américain, qui a soutenu que Bayle n'avait aucun besoin de masquer ses véritables positions, vu qu'en Hollande il y avait une liberté d'expression substantielle, inconnue ailleurs[5]. Tout cela est bien paradoxal: Bayle n'a-t-il pas été chassé de son poste de professeur à l'Ecole Illustre pour des raisons purement idéologiques? N'a-t-il pas vu son ouvrage le plus connu censuré par les autorités politiques et religieuses de Rotterdam? Il va sans dire, par ailleurs, que la menace d'une répression plus ou moins violente n'est pas le seul mobile possible d'une stratégie de dissimulation. Bayle, en effet, montre souvent une sorte d'inclination naturelle aux déguisements littéraires. Son style est toujours allusif, contourné, susceptible d'amener le lecteur, presque insensiblement, de quelques prémisses banales acceptées sans problèmes à des conclusions fortement hétérodoxes.

 

Il y a donc sans doute plusieurs cas où il serait imprudent de voir en Bayle une intention délibérée de déguiser sa propre pensée: la prolixité et la complexité (à la fois syntaxique et conceptuelle) sont des caractères typiques de son écriture, qui se nourrit d'un jeu continuel de clair-obscur, où les conclusions les plus audacieuses ne sont jamais énoncées en toute lettres, en dépit de l'évidence logique qui les soutient. C'est bien le cas, si l'on veut un exemple, d'une lettre de 1677 à Joseph où il est question de la providence de Dieu à l'égard des réformés. Bayle y soutient que, «si Dieu prenoit un soin particulier de cette famille qu'il s'est choisie dans le monde, comme il ne faut pas douter qu'il en prenne, il revêtiroit de pureté de foi et de bonnes moeurs ceux à qui il en a confié la conduite». Il s'agit là d'un principe énoncé sous forme conditionnelle («si Dieu prenoit un soin particulier... il revêteroit de pureté de foi...» etc.), avec une incise où l'on affirme un précepte religieux («il ne faut pas douter» de la providence de Dieu). Tour cela est comparé ensuite avec une donnée de fait: le désordre moral et les péchés de «la plupart des ministres». Il s'ensuit -- à la lumière du principe proposé précédemment -- que Dieu «ne regarde point d'un autre oeil notre église que les sociétés infidèles avec qui il n'a point d'autre liaison que celle de créateur et de conservateur[6]». Autrement dit, Bayle nie, dans sa conclusion, ce dont il disait peu de lignes avant qu'«il ne faut pas douter», à savoir l'existence d'un providence particulière de Dieu pour l'église réformée. Cette conclusion hétérodoxe, voire impie, est énoncée d'une manière indirecte, oblique -- grâce à la comparaison avec les religions des «infidèles» -- alors que le dogme qu'elle réfute (la providence de Dieu à l'égard de son église) est déclaré vrai au début, bien qu'il soit contredit par ce qui suit. Ce mouvement de pensée paraît tout à fait spontané: la force logique de l'argumentation, conjuguée à la déception vis-à-vis de la conduite immorale des pasteurs protestants, s'oppose ici directement à la croyance, fondée sur la foi, dans un Dieu providentiel et proche de ses créatures.

 

Mais il y a aussi quelques cas de dissimulation, ou de réticence, tout à fait volontaire. On le sait, entre autres, par quelques allusions que Bayle lui-même nous a laissées dans sa correspondance. Il s'agit par exemple de sa position envers Malebranche, qu'il loue constamment dans les Nouvelles de la république des lettres alors qu'il approuve les critiques très dures de Le Clerc dans une lettre privée à ce dernier, en insistant sur le caractère réservé de ses remarques («à cette heure -- dit-il -- que ce que j'écris ne deviendra pas public»)[7]. C'est aussi le cas de l'attitude de Bayle à l'égard du problème de l'athéisme: dans une lettre à Desmaizeaux de 1705 il avoue avoir minimisé volontairement, dans la Continuation des pensées diverses, l'argument victorieux des athées stratoniciens, et cela pour échapper aux accusations de ses ennemis: «j'ai glissé cette difficulté...», «je ne vois pas ce qu'on pourrait répondre de fort» (lettre du 3 juillet 1705, inv. 1549); dans le texte imprimé, en revanche, il décrit le système des athées comme étant absurde, plein de contradictions, etc.

 

En réalité, Bayle a même théorisé une telle stratégie littéraire, qui s'accorde parfaitement, comme on l'a dit, avec sa personnalité. Le passage le plus clair dans ce sens se trouve dans un texte qui demeura inédit de son vivant, publié pour la première fois par Ascoli en 1916 (et quelques années après par Lacoste): il s'agit de la Harangue du duc de Luxembourg. Dans les toutes dernières lignes de cet ouvrage, Bayle énonce en peu de mots un véritable programme stylistique, qu'il suivra fidèlement dans les années suivantes, à partir des Pensées diverses sur la comète:

 

Il faut laisser deviner au lecteur la moitié de ce qu'on veut dire pour le moins, et il ne faut pas craindre qu'on ne nous comprenne pas; la malignité du lecteur va souvent plus loin que nous, il faut s'en remettre à elle, c'est le plus sûr[8]

 

Ce passage se réfère en particulier à la satyre, mais pourrait être considéré comme un véritable manifesto stylistique. On y retrouve plusieurs caractères typiques de Bayle: son rapport dialectique avec le lecteur, son souci d'être bien compris mais à la fin d'un itinéraire long et pénible. Le lecteur de Bayle doit être attentif, vigile, méfiant, très patient surtout car parfois il faut atteindre page 300 pour lire les choses les plus importantes, alors qu'on commence par des introductions infinies, suivies par des digressions qui sont presque toujours plus longues que le reste. Tout cela provoque une sorte de sélection naturelle des lecteurs, et il est frappant de voir que Bayle est parfaitement conscient de cela. Car il ne se fait aucune illusion sur la possibilité d'être entendu par tout le monde:

 

De cent mille lecteurs, à peine y en a-t-il trois [...] qui soient capables du discernement qu'il faut faire lorsqu'il s'agit de juger d'un livre où l'on oppose les idées d'un raisonnement exact et métaphysique aux opinions les plus communes[9]

 

On remarquera ici l'opposition, qui est très fréquente chez Bayle, entre les «opinions les plus communes» et le «raisonnement exact et métaphysique». Bayle n'oppose pas les opinions communes à la raison en général, c'est-à-dire à un corpus de vérités dogmatiques, absolues, qu'on possède une fois pour toutes; il l'oppose au raisonnement, ce qui sous sa plume indique surtout le rapport entre prémisses et conclusions, cette capacité de voir les liens entre les idées qui constitue la base de toute capacité critique. Car il y a lecteur et lecteur. La grande majorité des gens s'arrêtent à l'écorce du texte, sans approfondir les liens logiques qui subsistent entre les différentes parties de l'argumentation; ils se contentent de ce que l'auteur dit de sa propre position, mais très souvent les auteurs sont des spécialistes de ce que Bayle appelle «philosopher à la marchande» (c'est-à-dire ne parler que des bonnes qualités de ses produits)[10]. Mais il y a aussi, dit Bayle dans l'article «Marcionites» du Dictionnaire, «les lecteurs qui raisonnent, et qui prennent la peine de comparer exactement les objections avec les réponses»[11]. C'est le lecteur idéal auquel songe Bayle: un lecteur capable de distinguer ce qui relève de la rhétorique de ce qui est solidement bâti sur des notions claires et bien liées entre elles.

 

On a vu chez Bayle une tentative de «démocratisation du savoir»[12]. Cela est vrai, dans un certain sens, mais je crois qu'il faut nuancer en peu ce jugement, car Bayle est convaincu -- à l'époque du Dictionnaire au moins -- que seule une petite minorité d'hommes est capable de comprendre le sens complet d'un ouvrage philosophique (ou, en général, de tout ouvrage contenant des raisonnements enchaînés entre eux). C'est donc une démocratisation sélective, fortement méritocratique, qui présuppose dans le lecteur une grande capacité critique, car on ne fait rien pour lui faciliter la tache, c'est-à-dire son travail d'interprétation, son effort de lecture raisonnée. En général, Bayle n'a aucune prétention de changer la façon de penser du «peuple», qui est destiné par sa propre nature à suivre ses préjugés et non pas la raison: «tous les peuples sont assez semblables à celui dont un cardinal Légat disoit, en lui donnant sa sainte bénédiction: puisqu'il veut être trompé, qu'il le soit» (et cela, ajoute Bayle, vaut «surtout dans ce qui regarde la religion»)[13]. Nous sommes ici bien loin de la mentalité pédagogique des Lumières, et Elisabeth Labrousse a eu raison de voir dans Bayle quelques traits d'obscurantisme[14], typiques d'ailleurs de son siècle -- qui est le siècle, ne l'oublions pas, du libertinage érudit[15]. Bayle ne veut pas écraser l'infâme, il croit que la religion est tellement conforme à la mentalité des hommes (et surtout du peuple), qu'il est impossible qu'une nation entière passe d'une religion (n'importe laquelle) à l'athéisme. L'homme est un animal religieux («un peuple ne peut se passer de religion que de manger et boire») ce qui ne démontre rien quant à la vérité de la religion mais rend inutile toute tentative de la supprimer, d'autant plus qu'elle est utile aux chefs politiques pour garder l'ordre de la société (autre thème libertin, au passage)[16].

 

«Il faut laisser deviner au lecteur la moitié pour le moins de ce qu'on veut dire..». Or, la divination relève plutôt de la magie que de l'histoire de la philosophie. Il s'agit alors de définir, et de fonder, une méthode qui nous rende capables d'analyser en profondeur les textes de Bayle, pour y trouver cette «moitié» qu'il a laissée souvent entre les lignes. Encore une fois, c'est à Bayle lui-même qu'il faut s'adresser. Car il est nécessaire d'éviter tout anachronisme, toute lecture à l'envers, tout recours à des personnages mystérieux comme les «précurseurs» et les «avant-coureurs», ces hommes qui marchent plus vite que les autres (et qui marchent vers n'importe quelle direction, car je ne vois pas la différence entre le Bayle précurseur des Lumières et le Bayle précurseur de Kierkegaard, de Schopenauer ou de la théologie de la mort de Dieu...). Il faudra donc interpréter Bayle en n'utilisant que les instruments exégétiques qu'il utilisait lui-même et les sources textuelles dont il disposait réellement: lire Bayle avec Bayle, comme s'il s'agissait de faire un compte rendu de ses ouvrages pour les Nouvelles de la république des lettres.

 

Or Bayle que fait-il lorsqu'il lit un livre de théologie, de philosophie, de controverse? Il s'identifie avec le type idéal du «lecteur qui raisonne», qui ne s'arrête pas aux déclarations de l'auteur, qui va droit au texte, en le creusant avec un instrument privilégié, celui de la cohérence interne: cherchez les contradictions est son impératif. Les contradictions constituent l'obstacle majeur, le fantôme qu'il faut chasser de la philosophie: un auteur surpris en contradiction ressent la même honte, dit Bayle, d'une femme qui est «surprise en flagrant délit»[17]. La cohérence entre prémisses et conclusions, entre principes admis au début et doctrines particulières auxquelles on aboutit à la fin, est donc la valeur suprême. Vis-à-vis d'un texte d'auteur, et surtout d'un texte philosophique, l'on doit se frayer une voie dans cet arborescence de mots qui se présente devant nous, pour parvenir à une sorte de distillat spéculatif, à cette «chaîne de raisons», pour citer le Discours de la méthode, qui seule peut être l'objet d'une critique philosophique.

 

Si un auteur orthodoxe réfute Saint Jérôme, il essaiera sans doute, observe Bayle, de «colorer la faute» de ce père de l'Eglise; il est évident, pourtant, qu'il s'agit d'«honnêtetés après coup»[18], car les objections gardent toute leur force. Les deux plans, le plan rhétorique et le plan philosophique, doivent encore une fois demeurer bien distincts. On a beau présenter une doctrine comme étant absurde, mais si nous joignons des arguments qui la rendent vraisemblable, et même supérieure à celle que nous déclarons soutenir, notre première affirmation devient très suspecte. C'est le cas, selon Bayle, du père Pardies, qui tout en se présentant comme un réfutateur de la thèse cartésienne des animaux-machines, répond si bien à ses propres objections qu'il est tout à fait légitime de soupçonner qu'il veuille soutenir, en cachette, la thèse cartésienne[19]. Les exemples pourraient se multiplier, car Bayle est un observateur très attentif des mécanismes d'auto-défense mis en oeuvre par les auteurs ses contemporains[20].

 

Tout cela nous permet -- et nous oblige, en quelque façon -- d'adopter le même critère lorsqu'il s'agit d'interpréter les textes de Bayle: le seul fil d'Ariane dont nous disposons pour les lire est celui de la cohérence interne, du jeu des objections et des réponses. Aujourd'hui, on considère souvent Bayle comme un penseur naïf, peu conscient de la valeur éversive de ses positions. Si cela était vrai, il y aurait un contraste inexplicable entre la profondeur, la subtilité et, j'ajouterais, la «malignité» de ses remarques sur les ouvrages d'autrui, et cette prétendue ingénuité qui en ferait un homme étranger à son époque, à son milieu, à sa culture.

 

Surtout, ce n'est pas le nombre des affirmations de Bayle qui compte, c'est leur rapport avec l'opinion dominante, leur taux d'anticonformisme, pour ainsi dire. J'ai déjà cité ailleurs le passage qui suit, mais je ne peux m'empêcher de souligner à nouveau son importance:

 

Lorsqu'on parle comme les autres on ne dit pas toujours ce qu'on pense, [mais] quoiqu'on dise une seule fois une chose contraire aux préjugez, il faut l'interpréter selon la rigueur de l'expression [NRL, juillet 1685, art. VIII]

 

L'observation de ce précepte méthodologique est fondamentale. Je ne peux donc pas me rallier sur ce point à la position d'Elisabeth Labrousse, qui a soutenu qu'il existe, pour interpréter Bayle, «un critère assez objectif dans la fréquence avec laquelle reparaît une même idée»[21]. Au contraire, c'est justement l'émergence d'une doctrine nouvelle, inouïe, qu'il faudra souligner et mettre en relief chez Bayle, surtout lorsqu'il s'agit de la conséquence logique de quelques principes qu'il admet constamment. D'ailleurs, lorsqu'il analyse les livres de ses contemporains, Bayle suit fidèlement cette méthode: il cherche et rapporte tous les passages les plus radicaux, les plus susceptibles de scandaliser les lecteurs et d'éveiller leur conscience critique.[22]

 

Je crois donc qu'il faut prendre «au pied de la lettre», comme le dit Bayle lui-même, toutes ses observations qui s'éloignent de l'opinion courante, même si elles sont isolées et même si elles sont contredites par plusieurs autres thèses pleinement orthodoxes qu'on n'aura pas de peine à trouver dans ses écrits. Prenons par exemple la polémique sur le problème du mal, et par conséquent sur la providence de Dieu, qui se trouve dans les articles Manichéens et Pauliciens du Dictionnaire historique et critique. Ce sont sans doutes les pages les plus dures que Bayle a écrites contre la théologie chrétienne, catholique, protestante ou socinienne peu importe. Cependant, il lui arrive souvent, dans d'autres ouvrages ou même dans le Dictionnaire, d'en appler à la providence de Dieu, par exemple pour expliquer cet équilibre entre les péchés des hommes qui permet la survivance des sociétés humaines[23]. Ces passages ont été utilisés de nos jours pour démontrer que Bayle garde, au fond, une philosophie de l'histoire de type chrétien[24]. Mais il faut voir derrière les mots: s'il était «providentiel» que les maux et les péchés des hommes étaient nécessaires pour le maintien de la société, et si Bayle était convaincu de cela, il n'aurait jamais écrit une ligne de toute sa polémique sur la théodicée, car la fin justifierait alors les moyens, et Dieu tirerait un grand bien des maux du monde (ce qui constitue un véritable blasphème selon le Bayle du Dictionnaire, qui compare le Dieu des théologies orthodoxes à un père qui laisse que ses enfants se brisent les jambes pour montrer son «adresse de rejoindre les o[s] cassés»)[25]. Est-il possible que Bayle ait oublié toute la question de la théodicée, le coeur de sa polémique anti-théologique, l'obsession de sa vie? L'usage du terme «providence» par Bayle est donc sujet à caution: dans la plupart des cas, ce terme ne renvoie pas à un doctrine philosophique et théologique, mais plutôt à une «opinion commune» qu'aucune philosophie ne pourrait fonder en raison. Notons entre autres que Bayle ne manque pas de remarquer le même expédient, ou la même tournure rhétorique, chez Lucrèce. Ce dernier, après avoir nié la providence divine, ouvre son poème par une invocation à Vénus: c'est -- dit Bayle -- qu'il parle ici comme le peuple, et non pas en philosophe («il s'accoutume en quelque façon à la coutume»)[26]. Encore une fois, donc, il est impossible d'attribuer à Bayle une forme d'ingénuité, ou une attitude philosophique peu rigoureuse: il est bien conscient du fait qu'un texte admet plusieurs niveaux de lecture différents, et il souligne en même temps qu'on ne surait les confondre sans rendre tout à fait incompréhensible la pensée de l'auteur.

 

Je résume en bref ma position sur ces questions, qui sont d'ailleurs bien loin d'être épuisées par cette analyse: alors qu'on a tendance, aujourd'hui, à interpréter les passages les plus audacieux de Bayle à la lumière des pages parfaitement orthodoxes qu'il a écrites ailleurs, il faudrait plutôt faire le contraire: il faudrait interpréter ses pages orthodoxes à la lumière des passages les plus radicaux, en considérant les premières, pour la plupart, comme des concessions plus ou moins volontaires à l'opinion commune, ou tout au plus comme des doctrines acceptées provisoirement, qui ne représentent pas le niveau le plus profond de sa pensée. C'est ainsi que Bayle lisait les ouvrages d'autrui, et c'est ainsi -- à mon avis -- qu'il faudrait lire les siens. Cela ne revient pas à faire de Bayle un hypocrite, et il est bien possible que le contraste entre ses déclarations orthodoxes et ses allusions impies recoupe le contraste, à l'intérieur de l'homme Pierre Bayle, entre les «préjugés du coeur» et les «lumières de la raison»[27]. Ce serait cependant trahir la pensée de Bayle, que passer sous silence ce contraste même, où réduire le côté philosophique, rationnel, de sa forme mentale, à une sorte d'appendice marginal et négligeable, dépourvu de cohérence et d'originalité.

 

 

2. On ne saurait décider apodictiquement s'il est légitime ou non de parler d'une «philosophie baylienne». La question n'est pas si importante, d'ailleurs, c'est surtout une question de mots: il ne s'agirait de rien de moindre que de définir ce qu'on entend par philosophie. On a même parlé, il y a quelques années, d'une soidisant «aphilosophie» de Bayle, qui le rendrait étranger aux grands systèmes philosophiques de son temps[28]. Comme si philosophie était la même chose que métaphysique, ou comme si seul un système accompli dans toutes ses parties était digne de l'appellatif de philosophique. Mais philosophie signifie pour Bayle -- et non seulement pour lui -- examen des arguments, analyse du discours, éclairage logique sur le rapport entre prémisses et conclusions. Tous ses ouvrages sont construits de cette façon, le schéma en est toujours le même: examiner une connexion conceptuelle, voir si elle est légitime, en tirer toutes les conséquences possibles, même les plus éloignées. En général, ce ne sont pas les axiomes généraux que Bayle remet en question, c'est plutôt leur application, et c'est ici qu'il faut trouver le trait caractéristique de sa mentalité. Car il est vrai que Bayle ne fut pas un génie créateur de la philosophie. Il en était parfaitement conscient, d'ailleurs, tout comme il était conscient de son habileté prodigieuse dans la chasse aux contradictions internes des doctrines, ou bien aux conséquences inavouées que quelques principes communément admis impliquent:

 

Il y a de grands esprits -- dit-il -- qui ne voient pas les conséquences de leurs principes, non pas même après dix ans de méditation. D'autres gens, qui ont moins d'esprit, les découvrent quelquefois dès la première lecture[29]

 

On a parfois tendance, par ailleurs, à exagérer les oscillations de Bayle en matière de philosophie, et son incompréhension des grands systèmes de son époque. Pour ce qui concerne le rapport avec ses contemporains, il est vrai qu'il n'a pas bien compris le sens de la philosophie de Spinoza, dont la réduction à la théorie de l'âme du monde nous peut paraître aujourd'hui fort grossière[30]. Cependant, on trouve la même interprétation du spinozisme chez Malebranche et Leibniz, pour ne citer que les noms les plus célèbres. Quant aux oscillations de Bayle, il ne faudrait pas davantage généraliser, car on peut aisément repérer chez lui un grand nombre de constantes philosophiques, sur des questions très importantes. Dès 1670, c'est-à-dire dès ses thèses au collège des jésuites de Toulouse, il tient pour impossible la conciliation du libre arbitre et du déterminisme théologique (c'est là la source de toute la question de la théodicée), il refuse la thèse cartésienne des animaux-machines (c'est là la source de ses critiques contre le dualisme cartésien), il juge que la doctrine de la transsubstantiation est inexplicable à l'intérieur du cartésianisme (c'est là la source de son fidéisme)[31]. L'universalité des lois morales, logiques, physiques, métaphysiques est un autre point fixe de sa pensée, qui résiste sur ce sujet à toute tentation sceptique, si bien que même l'athéisme que Bayle discute sera un athéisme rationaliste, qui soutient l'existence de lois éternelles et absolues, et non pas un athéisme sceptique, qui nie l'existence de certains axiomes moraux, physiques, logiques. Il y a sans aucun doute une évolution chez Bayle, mais cette évolution n'est pas si nette qu'il paraît à première vue, car elle est faite sur la base de matériaux qui sont disponibles dès les années 1670[32].

 

Ce qui change souvent chez Bayle n'est pas sa position philosophique, mais le point de vue dont il tire ses conclusions, qui sont très souvent des conclusions sub conditione, soumises à ce qu'il appelle «le dato non concesso des logiciens»[33], c'est-à-dire à une supposition provisoire que l'on concède à son adversaire, sans pourtant l'accepter comme vraie en tant que telle. La faute la plus insidieuse où l'on peut tomber en lisant Bayle est de considérer comme absolues des conclusions qui dépendent au contraire de quelques prémisses que l'on donne -- mais provisoirement -- pour bonnes. Or la condition est souvent qu'il existe un Dieu tout-puissant, ou encore, dans la dispute avec Le Clerc et Jaquelot, qu'il y a une révélation, et que la Bible est la parole de Dieu. Mais ce sont justement des dato non concesso, car autrement Bayle n'aurait pas consacré un ouvrage entier -- la Continuation des pensées diverses -- à la discussion sur le premier point (l'existence d'un Dieu), qui est d'ailleurs la condition du deuxième (l'existence d'une révélation).

 

Un autre malentendu possible concerne la position de Bayle à l'égard de quelques doctrines cartésiennes. On lui attribue souvent, par exemple, une position de type cartésien sur l'occasionalisme et le dualisme[34]. Il n'est pas difficile, certes, de trouver chez Bayle plusieurs affirmations qui vont dans cette direction. Mais là aussi, au-delà de quelques déclarations grandiloquentes, il y a une autre «moitié» que Bayle a laissée deviner à la «malignité» de son lecteur. Prenons le dualisme. Bayle en attaque les principes mêmes dès 1670, en s'opposant à la thèse des animaux-machines qui en est le corollaire; il répète ses critiques lors de ses objections à Poiret en 1679, après avoir défendu Hobbes et son matérialisme de l'accusation d'incohérence. Quant au Dictionnaire, on y peut lire souvent, certes, que la thèse cartésienne est vraie et fondée sur les idées les plus claires de la raison. Mais alors pourquoi Bayle se garde-t-il d'opposer ces idées claires et distinctes à ceux qui soutiennent la possibilité du matérialisme? Et pourquoi remarque-t-il, dans l'article Pomponace, que le contraste entre les différentes écoles philosophiques sur la question de l'essence de la pensée atteste par lui-même le caractère non-évident de la doctrine cartésienne? Nulle surprise, donc, de voir que le «philosophe stratonicien» amené sur scène par Bayle dans la Continuation des pensées diverses affirme la possibilité que la matière puisse former d'elle-même des êtres pensants: «si la nature a pu s'élever jusque là dans les animaux, elle a pu s'élever dans l'homme jusqu'au degré de connaissance qu'il possède»[35]. Enfin, dans la Réponse aux questions d'un provincial, Bayle mentionnera -- d'une manière qui ne laisse aucun doute -- l'opinion de plusieurs savants qui ont soutenu «que les preuves que la raison peut donner de l'immatérialité de l'âme humaine ne sont nullement convaincantes»[36].

 

Le cas de l'occasionalisme est encore plus clair. Dès les Objections à Poiret, Bayle a bien vu l'impossibilité de bâtir une théologie cohérente sur la base de la doctrine de Malebranche, qui fait de Dieu l'auteur du péché d'Adam et de tous les péchés des hommes après lui. Pourtant, en public, il continue de la réaffirmer, quitte à revenir sur ses pas dans les dernières années de sa vie. Il finira par abjurer publiquement son attachement à la philosophie des causes occasionnelles lors de sa polémique avec Jaquelot: «je ne suis point mallebranchiste»[37]. Mais dès le Dictionnaire la réduction de l'occasionalisme au spinozisme était presque explicite, dans le sillon des critiques proposées au cours des années 1680 par les adversaires de Malebranche (Arnauld mais aussi Noël Aubert de Versé et Pierre Poiret). Reste que l'occasionalisme garde pour Bayle une prééminence relative, à l'intérieur de la théologie chrétienne: c'est la théologie qui explique mieux la toute-puissance divine, en faisant de Dieu l'auteur de toutes les actions des hommes et de tous les événements du monde. Les difficultés sur la question du mal, en effet, sont les mêmes des autres systèmes, mais ceux-ci y ajoutent en plus d'autres apories, que l'occasionalisme permet en revanche de surmonter.

 

La faillite du cartésianisme et du malebranchisme n'implique pas pour Bayle la faillite de la philosophie. Encore faut-il ajouter qu'il serait injuste de voir en lui un adversaire des systèmes philosophiques en tant que tels. Tout au contraire, Bayle montre dès sa jeunesse une grande passion pour les grandes constructions de pensée. Lorsqu'il arrive à Genève, en 1670, il se plaint car, à côté de plusieurs discussions érudites sur quelques points particuliers de théologie, les professeurs n'essaient nullement de donner un système complet: «on ne s'attache qu'à des questions séparées sans suivre de fil un cours de théologie»[38]. Il ne suffit pas de résoudre telle ou telle question particulière, il faut que chaque doctrine soit conciliable avec les autres, il faut aboutir à un tout cohérent et organique. Trente ans après, à l'époque du Dictionnaire, nous retrouvons Bayle aux prises avec les mêmes questions: il ne suffit pas de répondre aux objections des libertins contre la foi en les isolant de leur contexte: la force d'une position doit être considérée à l'intérieur d'un système, tout comme la force d'une roue doit être considérée par rapport à la machine qu'elle fait mouvoir. Et il faut se poser les objections des libertins «dans toute la force où [ils] pourraient les mettre», comme il le dit a Dubos en décembre 1696[39].

 

Loin de s'égarer dans le grand nombre de questions particulières qu'il aborde, Bayle conçoit au contraire la philosophie, essentiellement, comme lutte entre systèmes de pensée différents. Cette lutte se joue sur le plan purement logique (ou épistémologique, comme l'on dirait aujourd'hui). Il s'agit d'établir quel système explique mieux la réalité, en surmontant le plus grand nombre de difficultés sans payer un prix trop élevé en termes de clarté rationnelle. Car Bayle a renoncé depuis longtemps -- peut-être depuis toujours -- à un système parfait, organique, dépourvu de côtés faibles. Il ne faut pas attendre l'article Zénon du Dictionnaire pour voir qu'il soutient qu'aucune théorie philosophique n'est en mesure de répondre à une question comme celle de la nature de la matière, du mouvement, du temps: on trouve ces mêmes conclusions dans ses thèses de Sedan (préparées vers 1680). C'est là un autre caractère particulier de Bayle: son penchant (foncièrement anti-cartésien, il va sans dire) pour ce qu'il appelle «les probabilités», un savoir qui ne se veut pas absolu mais qui consiste dans la meilleure approximation à la vérité, la plus defendable, la moins exposée aux objections et aux difficultés.

 

De ce point de vue, pourtant, la cohérence interne n'est pas la seule condition, car le rôle de l'expérience n'est pas du tout négligeable: «il n'y a point de système qui, pour être bon, n'ait besoin de ces deux choses: l'une que les idées en soient distinctes; l'autre qu'il puisse donner raison des expériences»[40]. Les éleates peuvent avoir raison de nier a priori la réalité du mouvement, mais ils sont démentis par l'expérience quotidienne. Et Spinoza peut soutenir que la substance est unique, mais il doit nous expliquer la distinction entre un homme et un autre homme. De la même manière, les théologiens chrétiens peuvent soutenir que Dieu est bon, mais sont contredits par l'expérience de tous les jours, par les maladies, par les catastrophes naturelles.

 

Il faut donc surtout «expliquer les phénomènes»[41], ce qui ne revient pas, selon Bayle, à accepter la formule bien connue des astronomes ptolémaïques: sauver les phénomènes (à n'importe quel prix). Pour Bayle, au contraire, la raison garde une partie de ses droits, et le meilleur système philosophique est celui qui réalise un compromis cohérent entre raison et expérience: expliquer les phénomènes avec les instruments philosophiques les plus clairs et distincts possible, cela pourrait être l'axiome épistémologique de Bayle. Un axiome qu'il suit constamment, dès son Cours, où il dit qu'il est insensé d'abandonner l'occasionalisme vu que les autres hypothèses sont encore plus exposées aux difficultés, jusqu'au Dictionnaire, où il fait la même affirmation contre Spinoza et Leibniz. C'est un critère pragmatique dont il faut toujours tenir compte, une sorte de balancement entre les exigences de la raison et celles de l'expérience:

 

[le système] de Copernic est si dégagé, si simple, si mécanique, qu'on le devrait préférer à celui de Ptolomée, encore qu'il satisfît moins heureusement à quelqu'une des apparences [IV 628]

 

Cette position de Bayle renvoie à une épistémologie tout à fait moderne -- dans la lignée de la révolution scientifique du XVIIe siècle -- et on pourrait la rapprocher de certaines prises de position de Gassendi, par exemple: il admet une marge d'incompréhensibilité dans tous les systèmes, en laissant ouverte la porte pour d'éventuelles découvertes qui sont toujours possibles dans l'avenir[42]. En tous cas, le gros du système doit être «composé de raisons claires, évidentes, démonstratives». [OD III 692 a]. Un système de ce genre, dit Bayle, peut ne pas être rejeté même s'il est exposé à quelques objections insolubles. [Ce n'est pas le cas de la théologie, qui se fonde sur des notions parafaitement obscures, comme celle de création ex nihilo, de prédestination, etc.. ------ cf. pourtant OD IV, 4 b] Ce qui est interdit ce sont donc les apories les plus évidentes, qu'on peut répérer à l'intérieur même d'un système: sophismes logiques, négation de l'expérience quotidienne, contradictions avec les axiomes moraux universels. En revanche, pour les questions comme celles qui concernent l'infinité du monde, Bayle en appelle toujours aux bornes de la raison humaine[43].

 

En tous cas, le scepticisme de Bayle sur la raison humaine a des limites précises. Car il y a certains principes généraux de logique, de morale, de métaphysique que personne n'oserait remettre en question: ce corpus de «vérités éternelles» constitue, avec quelques données de l'expérience immédiate sur lesquels il y a un accord universel, le patrimoine de connaissances des hommes: «il y a donc quelque dogme que les pyrrhoniens mêmes doivent retenir, quoiqu'ils ne puissent résoudre les objections qui le combattent» [[]][44]. En revanche, toutes les notions ultimes de la métaphysique (matière, esprit, étendue, mouvement, temps) sont susceptibles d'être revoquées en doute: par rapport à celles-ci, aucun système n'est en mesure de l'emporter sur les autres, et le résultat final du débat philosophique ne eput être que «l'incompréhensibilité de toutes les choses» [Dict., Zénon, Xénophanes].

 

Cette attitude sceptique de Bayle sur la raison humaine est visible, d'ailleurs, surtout dans le Dictionnaire, mais ne constitue pas sa position finale. C'est là un autre point qu'il faut souligner, car on est souvent porté à surévaluer l'importance du Dictionnaire dans la démarche philosophique baylienne. Or, le scepticisme sur le côté métaphysique de la raison humaine (doctrine de la substance étendue et pensante, infinité du monde, théologie rationnelle) n'empêche pas du tout Bayle de continuer son enquête philosophique dans les écrits auxquels il se consacra après avoir achevé son grand ouvrage encyclopédique. Il s'agit de la Continuation des pensées diverses sur la comète et de la Réponse aux questions d'un provincial, où les conclusions sceptiques du Dictionnaire sont presque oubliées, ou dépassées par l'urgence de quelques questions fondamentales, comme celle de l'existence de Dieu. Questions sur lesquelles il faut choisir dans cette vie, sans demeurer en suspens. C'est de l'adhésion à une religion, à la vraie religion, que dépend notre vie, dit Bayle depuis le Commentaire philosophique, et cette question ne peut être repoussée: «dans la religion on ne peut pas faire toute sa vie le sceptique et le pyrrhonien: il faut se fixer à quelque chose, et agir selon ce à quoi on se détermine» [OD II 427b].

 

Il s'agit donc, encore une fois, d'expliquer les phénomènes, de fournir une explication cohérente de ce qui se passe sous nos yeux dans le monde. L'existence de Dieu elle-même, selon Bayle, ne fut au début qu'une «hypothèse» qui parut aux philosophes anciens la «plus propre à donner raisons des phénomènes»[45]. Il ne s'agit, et il ne se peut pas agir, d'une vérité absolue, soustraite à tout critère humain de confirmation, d'autant plus que l'existence de Dieu n'a pas le même statut épistémologique que les axiomes généraux de la logique ou de la métaphysique. Il faut savoir, dit Bayle dans l'article Maldonat, que «toutes les propositions qu'on nomme principes ne sont pas également évidentes». Certains axiomes sont très clairs, ou en tous cas «plus clairs que tous les moyens dont on se voudroit servir pour les prouver». C'est le cas, selon Bayle, d'axiomes tels que Le tout est plus grand que sa partie, ou des principes fondamentaux de l'arithmétique. «Ces axiomes ont cet avantage, que non seulement ils sont très clairs dans les idée de notre esprit, mais qu'ils tombent aussi sous les sens: les expériences journalières les confirment; ainsi la preuve en seroit très inutile» (Maldonat, rem. L, 51-53. Il n'en va pas de même pour l'existence de Dieu; c'est une proposition «qui ne tombe jamais directement sous les sens; elle a été niée dans tous les siècles par des gens d'étude, et qui faisoient profession de raisonner». Il est donc nécessaire de prouver que Dieu existe. C'est une «matière de recherche», dit Bayle (ibid. 53-54). C'est pour cela que l'existence divine elle-même peut et doit être sujette à l'examen («il faudra examiner tout», ibid.). Il faut voir s'il n'y a pas d'autres hypothèses qui expliquent mieux les phénomènes. Car il faut choisir, et il faut choisir d'une manière rationnelle, par un «examen sévère» de la question, sans croire aux préjugés du peuple, sans se fier à l'autorité du «plus grand nombre», qui nous égarerait seulement. Selon Bayle, il y a dans chaque parti «un fort et un foible», et l'un et l'autre doivent être bien pesés: «il ne faut jamais décider qu'après qu'on a comparé exactement le fort de l'un au fort de l'autre, et le foible de l'un au foible de l'autre»[46].

 

C'est surtout dans la Continuation des pensées diverses -- qui constitue sans doute l'ouvrage le plus important de Bayle d'un point de vue philosophique, au moins pour comprendre le point d'aboutissement de sa démarche -- que la question de l'existence de Dieu est abordée dans toute son ampleur. Bayle soutient qu'il faut faire tabula rasa de toutes nos connaissances et de tous nos préjugés (selon le doute cartésien, cf. article Maldonat). Car il s'agit plutôt d'établir positivement quel système répond mieux au tribunal de la raison. C'est pour cela que Bayle confie toute la discussion à deux «jeunes athéniens» dépourvus de préjugés et prêts à «peser mûrement ce qui se pouvoit alléguer pour et contre la théologie commune». (OD III, 294-96; 333-334, Pauliciens F, Nihusius H, Zenon F).

 

Le combat entre systèmes qui se déroule dans la Continuation des pensées diverse voit d'un côté le système orthodoxe chrétien, et de l'autre l'athéisme des stratoniciens. Ce que Bayle appelle le système orthodoxe n'est en réalité qu'une forme adaptée de cartésianisme théologique: le Dieu du Christianisme doit être tout-puissant, sage, mais aussi providentiel (la négation de la providence implique l'athéisme). Or Bayle admet, a priori, la prééminence du système chrétien, qui jouit d'une véritable «rente de position». Il est d'ailleurs inutile de changer d'opinion si nous devons retomber dans un nombre de contradictions encore plus élevé (cf. Spinoza, O). Nihusius. Cependant, en dépit de tout cela, le combat des systèmes aboutit contre toute attente -- dans la Continuation des pensées diverses -- à la victoire la plus complète du système athée. Bayle le dit dans une ligne de la Continuation, mais nous savons qu'il faut prendre cette ligne au pied de la lettre (c'est lui-même qui nous le dit dans la lettre à Desmaizeaux de juillet 1705, où il avoue avoir glissé ce passage sans trop y insister pour éviter les critiques de ses ennemis). Cette victoire inopinée contredit toute interprétation de la philosophie de Bayle dans le sens d'une philosophie chrétienne encline au fidéisme. C'est une victoire strictement philosophique, qui se fonde sur trois ordres de considérations:

 

I) D'un point de vue logique, le système athée explique les événements de ce monde d'une manière plus simple, économique: entia non sunt sine necessitate multiplicanda [il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité]; s'il faut expliquer l'existence de la morale, de lois morales éternelles, il est inutile de supposer un législateur, car il suffit de supposer un ordre incrée de lois, vu que Dieu même, s'il existait, serait soumis à cet ordre[47]. Il est donc nécessaire d'utiliser ce que Bayle appelle (en renvoyant à Occam) le «rasoir des nominaux», susceptible d'éliminer toute théorie surabondante. Dans ce cas-là, la théologie se présente comme un amas de complications inutiles, une sorte de métaphysique ptolémaique que l'athéisme, dans sa simplicité copernicienne, est susceptible de surpasser. [sur Copernic, voir aussi OD III 692]

 

II) D'un point de vue «épistémologique», c'est-à-dire pour ce qui concerne la possibilité de fonder philosophiquement les principes de la physique, c'est encore une fois l'athéisme qui permet de mieux comprendre le caractère absolu des lois de la nature. Car le «principe premier» des stratoniciens n'a «aucune envie», dit Bayle, de se soustraire à l'ordre universel, alors que le Dieu des chrétiens se doit en revanche d'intervenir dans le cours de la nature pour y accomplir ses miracles[48].

 

III) Enfin, sur le plan moral, et notamment sur la question de la théodicée, le stratonisme affiche une position claire et simple, par rapport aux notions contradictoires qui remplissent les livres des théologiens chrétiens. Car le stratonisme coupe à la racine le problème du mal, en soutenant que le mal du monde ne dépend que de notre sensibilité d'hommes, mais il ne se passe rien de mauvais par rapport à l'univers dans son ensemble, et rien qui contraste avec la bonté ou la sagesse du premier principe, ce premier principe, la matière, étant insensible et dépourvu de tout caractère humain[49].

 

Les contradictions de la théologie sont ainsi effacées d'un seul coup, et de ce point de vue il est évident que les difficultés de la philosophie chrétienne ne sont pas du tout rapportable à la «faiblesse» de la raison, ou à l'incapacité des hommes de se prononcer sur des questions obscures, comme celles qui concernent l'infinité du monde. C'est que les théologiens posent, dès le début, des notions contradictoires: un Dieu infiniment bon, un monde rempli de maux et de douleurs; un Dieu immatériel, pur esprit, et un monde matériel que ce même Dieu fait mouvoir par sa force. L'appel à l'infinité de Dieu peut avoir un sens, selon Bayle, mais non pas sur des questions comme celle du mal, où la contradiction se pose d'une manière très évidente: la difficulté ne dépend pas «de ce qui nous manque de lumières»; au contraire, «elle vient principalement des lumières que nous avons, et que nous ne pouvons accorder avec les mystères»[50].

 

L'athéisme, en revanche, tout en n'étant capable d'expliquer d'une manière exhaustive et dépourvue de côtés faibles l'essence de la matière et la cause de son ordre (difficultés qui sont d'ailleurs communes avec le système chrétien et avec tous les autres systèmes philosophiques), constitue une doctrine cohérente en elle-même, qui permet d'insérer les phénomènes les plus importants de l'expérience dans un cadre clair, fondé sur quelques axiomes que tout le monde -- y compris les chrétiens -- reconnaît comme vrais. Bayle trouve ainsi dans le stratonisme le système qu'il cherchait dès Genève (et peut-être dès Toulouse). C'est un système imparfait, problématique, mais incomparablement supérieur au système chrétien, orthodoxe ou hétérodoxe. Bayle a bâti, le premier, un athéisme philosophique, en donnant une légitimité à ce que la plupart de ses contemporains tenaient pour une maladie de l'esprit (et du corps). Ce qui ne nous empêche pas de croire qu'il a cru pouvoir dépasser cette position en recourant à d'autres lumières; mais ne lui attribuons pas des positions philosophiques qui ne furent pas les siennes. Ne disons plus qu'il était un tenant du dualisme ou de l'occasionalisme de Malebranche, n'en faisons plus un admirateur de la preuve physico-téologique de l'existence de Dieu. La philosophie de Bayle peut être définie, plutôt, comme une forme d'athéisme critique, opposé en tant qu'athéisme à la théologie rationnelle chrétienne et, en tant que critique, à l'athéisme dogmatique de Spinoza (je reviendrai sur ce point dans ma communication au congrès de Nimègue).

 

Contrairement à la plupart de ses contemporains, Bayle n'a jamais cherché dans la philosophie une forme de consolation ou de soutien, même partiel, pour la religion. Certes, il dit parfois que la raison mène à la foi, etc. Là aussi, il faut beaucoup de prudence, il ne faut pas oublier les préceptes méthodologiques qui nous guident dans la lecture de Bayle. Ne prenons ces phrases au pied de la lettre. Il s'agit encore une fois de conclusions conditionnelles. La condition, que Bayle énonce explicitement dans l'Eclaircissement sur les pyrrhoniens, est qu'il existe une révélation. S'il existe une révélation, la raison nous impose de la suivre, car il faut croire à Dieu plutôt qu'aux hommes. Autrement dit: si nous avons la foi, il vaut mieux croire à ce que l'Ecriture nous dit de Dieu, même si cela va contre la raison. Mais c'est là une tautologie. Car la question philosophique est justement de savoir s'il existe un Dieu et si ce Dieu nous a révélé quelque chose. Or la philosophie, livrée à elle-même, aboutit à l'athéisme, qui constitue pour Bayle non pas une abherration, une maladie, mais une position parfaitement tenable, tant d'un point de vue spéculatif que d'un point de vue éthique.

 

L'opposition, pour conclure, n'est pas entre une philosophie contradictoire en elle-même et une foi qui résout tous les problèmes en postulant un autre ordre de connaissances; l'opposition est entre une philosophie cohérente mais athée, qui n'explique pas tout mais qui donne raison d'une manière satisfaisante et simple des phénomènes (en attendant les découvertes que la science nous apportera dans l'avenir), et une foi qui renverse tous les axiomes de la raison, y compris le principe de non-contradiction (Pyrrhon, B). Pour Bayle, la maxime évangélique, qui fait du christianisme une folie par rapport à la sagesse des sages, doit être prise au pied de la lettre, car il est évident, à partir de la Continuation, que la sagesse des sages mène directement à l'athéisme. Un passage très éloquent de l'Eclaircissement sur les pyrrhoniens nous donne avec clarté la substance même de la position de Bayle sur le rapport entre foi et raison:

 

Il faut nécessairement opter entre la philosophie et l'Evangile: si vous ne voulez croire que ce qui est évident et conforme aux notions communes, prenez la philosophie et quittez le christianisme; si vous voulez croire les mystères incompréhensibles de la religion, prenez le christianisme et quittez la philosophie (Dict. IV, 634)

 

C'est là un aut-aut, sans aucune concession, ni dans un sens ni dans l'autre: on ne peut pas être philosophes à moitié (comme les cartésiens, et notamment Malebranche, qui n'est pas en mesure de répondre à Arnauld, ne pouvant pas dépasser certaines limites); on ne peut pas être chrétiens à moitié, comme ceux qui veulent garder une teinture extérieure de rationalité à leur religion (c'est le cas de ceux qu'on appelait les «rationaux»: Le Clerc, Jaquelot). Il s'ensuit que l'expression «philosophe chrétien», que l'on trouve pourtant souvent sous la plume de Bayle -- et surtout dans le billet célèbre qu'il envoie à Terson peu avant de mourir -- ressemble en tout à un oxymore, ou à une étiquette qui dénote (au plus) le sens d'appartenance à une culture, à une civilisation à laquelle on ne peut pas échapper, et non pas une possible conciliation entre philosophie et religion chrétienne. Pour Bayle, la seule forme cohérente et défendable de philosophie est l'athéisme stratonicien: si deux jeunes athéniens de vingt-cinq ans suivent les lois de la raison sans connaître la révélation, ils deviendront athées à trente ans, dit-il, après avoir mené à bien leur propre examen de la religion. Seule la révélation chrétienne pourrait les sauver, mais cette révélation n'est donnée qu'à ceux qui sont nés après Jésus-Christ dans une petite partie du monde et se sont tenus à ce que leurs parents leur avaient enseigné sans examiner leur croyance (car l'examen entraîne inévitablement le scepticisme et donc l'irreligion). Les autres, tous les autres, en sont exclus. S'ils sont philosophes, et s'ils suivent leur raison et non pas les préjugés de l'éducation, ils deviendront athées au bout de cinq ans.